Trois crises financières en une décennie n’ont laissé aucun doute quant au besoin de se pencher sur la gestion des risques des caisses de retraite. L’idée de concevoir une stratégie en fonction du passif de son régime semble représenter un pas dans la bonne direction. En effet, de plus en plus de promoteurs affirment utiliser l’investissement guidé par le passif (IGP). Le plus récent sondage de Pyramis Global Advisors sur les stratégies de placement des régimes de retraite à prestations déterminées (PD) révèle néanmoins un écart important entre les secteurs public et privé, quant à l’adoption de l’IGP. Plus de la moitié (54 %) des régimes de fonctionnaires reconnaît déjà l’utiliser déjà, par rapport à 30 % des promoteurs de régimes d’entreprises privées. Alors que 27 % de ces derniers ne s’y sont pas penchés, 30 % affirment qu’ils y songent sérieusement.
« L’investissement guidé par le passif n’est pas un concept nouveau; il s’agit d’une philosophie de gestion amplement utilisée depuis longtemps, constate Claude Turcot, premier vice-président, gestion quantitative à Investissements Standard Life. Toutefois, plusieurs facteurs ont fait en sorte de rehausser la popularité de l’IGP, dont la dégradation de la situation financière, la baisse marquée des taux d’intérêt et l’émergence de nouvelles formes de provisionnement. » Soulignons que l’IGP n’est pas qu’un seul produit, mais plutôt un cadre permettant de planifier les investissements, qui s’applique à tout le portefeuille.
La pertinence d’une stratégie d’IGP pour un régime quelconque dépendra donc de la définition qu’on lui accorde. Pour Gestion de Placements TD, il s’agit d’une « stratégie d’optimisation des rendements par rapport au passif » qui peut s’appliquer à tout budget de risque. « Ainsi, nous sommes persuadés que tous les régimes de retraite peuvent profiter de l’IGP », affirme Michael Augustine, vice-président et directeur, Gestion de placements TD. Mais ce ne sont pas toutes les compagnies qui l’envisagent de la même manière, dit-il. « Pour certains, l’IGP repose uniquement sur l’actif ou sur certains produits. Il pourrait se manifester, par exemple, par une réduction de l’importance des actions dans le portefeuille en faveur des obligations. Si telle en est la définition, l’IGP n’est pas pour tout le monde. » Même son de cloche pour François Pellerin, stratégiste en gestion de risque à Fidelity. « L’IGP serait pertinent pour tous les régimes du secteur privé, mais l’importance qu’on lui accorde dépendra de la réalité de chaque régime, explique-t-il. Il s’agit souvent d’investissements en obligations de longue durée, mais il y a de nombreuses façons d’investir dans le cadre d’IGP. »
À qui l’IGP convient-il ?
Même s’il n’existe pas deux régimes – ni deux passifs – semblables, il est possible d’identifier quelques situations dans lesquelles il pourrait être plus avantageux pour un régime d’adopter une stratégie d’IGP. De façon générale, notons qu’il convient aux promoteurs en quête de rendements plus stables et prévisibles, donc à ceux qui visent à gérer les risques. « La mise en place d’une stratégie d’IGP est plus urgente pour les régimes fermés, les régimes matures ou encore pour les corporations pouvant être sensiblement affectées par la volatilité des coûts de leur régime de retraite », déclare Émilie Paquet, directrice, investissements guidés par le passif, gestion quantitative à Investissements Standard Life. C’est aussi pertinent dans le cas d’un régime de grande taille, par rapport à la taille de l’entreprise.
Le fait que de nombreux régimes se voient obligés d’augmenter les cotisations est peut-être une bonne occasion d’instaurer une stratégie d’IGP, afin de courir moins de risque avec les cotisations additionnelles. Mais savoir quand adopter cette démarche est en effet un grand souci. Gestion de Placements TD observe qu’en raison des faibles taux d’intérêt, certains promoteurs n’aiment pas l’idée de fixer la partie de la couverture des taux d’intérêt ou encore d’acheter des rentes. L’indexation des rentes peut en faire une proposition difficile et dispendieuse. « Les promoteurs craignent qu’il faille cotiser des sommes additionnelles importantes, ce qu’ils ne peuvent pas se permettre, s’ils ne réduisent pas les risques, affirme Rachna de Koning, vice-présidente et directrice à Gestion de Placements TD. Il peut être nécessaire de prendre des risques d’investissement, mais il importe surtout de s’assurer de bien investir. »
La gouvernance au cœur de l’IGP
Il est évident que l’IGP force les caisses de retraite à se questionner sur leurs objectifs et priorités. La tolérance aux risques devient un facteur encore plus critique de l’IGP, tout comme l’horizon de placement. Une bonne structure de gouvernance est primordiale pour tout régime de retraite; il n’en est pas moins le cas d’une stratégie d’IGP, au contraire.
Les sociétés qui ont bien absorbé les marchés tumultueux depuis 2008 ont une structure de gouvernance efficace avec une mission claire, affirme Dany Lemay, conseiller principal et chef de la pratique Investissement chez Towers Watson. « Le cadre à l’intérieur duquel les résultats financiers du régime doivent évoluer avait été défini, ce qui a imposé une meilleure rigueur et compréhension des risques, dit-il. On conseille à ceux qui n’ont pas encore établi ce cadre, et avant de faire quelconque changement draconien, de travailler avec la structure de gouvernance pour établir un plan de match. » Le plan devrait intégrer des objectifs précis et des convictions de placements spécifiques, afin d’établir les principaux déclencheurs qui feront bouger la répartition cible de façon plus dynamique que par le passé. « Il s’agit d’être préparé et ensuite d’être rigoureux afin d’exécuter le plan établi, par exemple en cas de mouvements dans les taux d’intérêt ou de réduction du déficit. »
Un travail d’éducation s’impose afin d’éviter un produit qui ne correspond pas à une stratégie globale ou que l’on ne comprend pas. « Le comité de retraite doit croire à la stratégie d’IGP, déclare M. Pellerin. Il faut la présenter aux membres et comprendre comment elle s’aligne dans la stratégie globale de l’entreprise. » Un autre élément à déterminer relève de la précision nécessaire. « Un régime pourrait avoir une pondération plus ou moins importante en instruments à revenu fixe, mais s’offrir une solution d’IGP qui cible ces éléments de façon très précise, constate M. Augustine. On ne s’attaque pas ainsi au problème de capitalisation dans son ensemble, c’est-à-dire à l’échelle de portefeuille global où subsiste encore un certain niveau de risque. »
Suivi
Une dernière considération importante quant à la gouvernance est le suivi. Afin de déterminer si une stratégie réussit, il est clairement nécessaire d’en mesurer les résultats. Par contre, ce ne sont pas tous les régimes qui y dédient le temps nécessaire (voir section Suivi par le passif, ci-dessous). Qui plus est, l’IGP implique un changement d’attitude quant à la façon de mesurer la réussite. « Il faut modifier le réflexe naturel qu’ont les promoteurs de régime de comparer les rendements de la caisse avec ceux d’indices traditionnels de marché ou encore avec ceux des concurrents, déclare Mme Paquet. L’indice de référence ultime doit être le passif. »
Rappelons finalement que l’IGP est une stratégie qui devrait être appelée à évoluer. Bien comprendre la situation de son régime en effectuant un bon suivi s’avère donc primordial. « La stratégie en place maintenant ne restera pas nécessairement statique pour les trois à cinq prochaines années, déclare M. Lemay. Au-delà de l’horizon de placement et de la tolérance aux risques, des éléments que l’on peut plus facilement évaluer et gérer, le facteur législatif et règlementaire, de plus en plus d’actualité, est généralement hors du contrôle des promoteurs et des comités. Ceux-ci devront s’y adapter et, surtout, ne pas le sous-estimer. »
Malgré les faibles taux d’intérêt, l’IGP demeure une stratégie de placement qui continue de piquer l’intérêt des caisses de retraite québécoises. Même celles qui n’en sont pas entièrement convaincues peuvent bénéficier de certains éléments du modèle IGP, notamment tout ce qui a trait à la bonne gouvernance. « L’objectif principal de toute caisse de retraite est de répondre à ses engagements financiers envers ses participants par opposition à strictement générer du rendement, conclut Mme Paquet. Ultimement, toutes les stratégies d’investissement qui ne répondent pas à cet objectif peuvent tôt ou tard mettre en péril la viabilité du régime. » Le cadre de travail d’une stratégie d’IGP devrait effectivement faciliter l’atteinte de cet objectif, peu importe le contexte économique.
« Suivi guidé par le passif »
« Si la théorie dit qu’environ 80 à 90 % du profil rendement/risque par rapport au passif provient de la stratégie de répartition de l’actif et le reste des choix plus tactiques comme la structure de gestion, pourquoi voit-on encore de nombreux comités de retraite faire l’inverse ? se demande Dany Lemay, conseiller principal et chef de la pratique Investisssement chez Towers Watson. Pourquoi passer 90 % du budget de gouvernance à analyser les rendements à court terme, à se comparer aux autres caisses de retraite, à évaluer et rencontrer les gestionnaires, alors que la gestion du risque et la répartition de l’actif face au passif actuariel du régime sont souvent mal comprises, mal suivies et mal déployées ? » C’est en fait la cause principale des déficits actuels de beaucoup de régimes de retraite, dit-il.
Pour M. Lemay, parmi les choses qu’un promoteur peut faire dès maintenant, afin de s’adapter au cadre de l’IGP, est de modifier son processus de suivi. Une meilleure répartition du budget de gouvernance permettrait en effet de mieux identifier et comprendre les principaux risques, de les quantifier et ultimement de les gérer en fonction de la capacité des parties impliquées de les tolérer. Dans les faits, ceci se manifesterait par une sorte de « suivi guidé par le passif ».
« Il importe d’être préparé et discipliné, mais si on ne fait pas le suivi en conséquence, comment peut-on savoir quand sera le bon moment et la meilleure façon pour emprunter le chemin de l’IGP ? explique M. Lemay. Ce type de suivi permet une meilleure compréhension et plus de confiance chez les membres de la structure de gouvernance. Les promoteurs et les comités devraient être conscients qu’on ne peut pas faire d’IGP si le temps alloué et le type de suivi n’est pas adapté. »
Quelques questions à se poser dans le cadre d’une stratégie d’IGP
- Quels sont les intervenants de la structure de gouvernance actuelle et est-ce que ceux-ci comprennent leur rôle ?
- Est-ce que on comprend les sources de risque et les outils pour les gérer ?
- Quel niveau de risque suis-je capable d’assumer ? Plus l’on est capable de mesurer ce qui n’est pas tolérable, plus cela aide à définir et mettre en place les stratégies appropriées.
- Dans la mesure où le risque de taux d’intérêt demeure important, est-ce que j’ai le bon degré de couverture ?
- Ai-je les bons partenaires ? Sont-ils capables de m’aider à vulgariser les concepts et à établir une stratégie sur mesure ? Est-ce qu’ils se concentrent sur les bons éléments ?
- Ai-je établi et documenté mes convictions en matière de placements ? Est-ce que je les révise sur une base régulière ? Suis-je à l’aise avec l’ensemble des catégories d’actifs ou stratégies, comme les produits dérivés et les marchés privés ?