La création de la Caisse de dépôt et placement du Québec, il y a 60 ans, a permis au gouvernement du Québec de s’affranchir des pressions politiques des banquiers anglophones qui finançaient sa dette.

Avant la création de la Caisse le 15 juillet 1965, un syndicat financier mené par la Banque de Montréal avait le monopole sur les emprunts du gouvernement du Québec, raconte l’auteur et spécialiste des caisses de retraite Jean-Jacques Pelletier, dans le livre « Le bas de laine mangé par les mythes », publié récemment.

« Ce que ça voulait dire, c’est que, si c’était pour des choses avec lesquelles il (le banquier) n’était pas d’accord politiquement, il pouvait faire des difficultés », a-t-il expliqué en entrevue.

M. Pelletier a été un observateur de la Caisse pendant une trentaine d’années où l’enseignant en philosophie au collégial a siégé à divers comités du Régime de retraite du personnel employé du gouvernement et des organismes publics (RREGOP), un de ses plus importants déposants. Il a aussi écrit de nombreux romans policiers.

Dans son livre, on rappelle que l’ancien premier ministre Maurice Duplessis « avait goûté à la médecine » des banquiers, qui s’opposaient aux politiques nationalistes de l’Union nationale. Les banquiers avaient refusé de financer le gouvernement et la caisse du parti politique.

Acculé au pied du mur, M. Duplessis a déclenché des élections, en 1939, un an avant la fin de son mandat. En manque d’argent pour financer sa campagne, il perd contre les libéraux d’Adélard Godbout.

Les banquiers ont également tenté de tuer dans l’œuf la nationalisation de l’électricité du gouvernement libéral de Jean Lesage en 1963, mais des représentants du gouvernement, dont le futur premier ministre Jacques Parizeau, ont réussi « avec une facilité qui les déconcerte » à obtenir du financement aux États-Unis.

Malgré ce tour de force, les banquiers continuent de vouloir exercer leur influence sur le gouvernement du Québec. Au cours de l’élection de 1966, ils tentent de faire connaître leur mécontentement en vendant une importante quantité d’obligations du gouvernement du Québec.

Cette fois, la Caisse en profite pour acheter des obligations du gouvernement au rabais. Les marchés se stabilisent après deux jours.

Le premier patron de la Caisse, Claude Prieur, a ainsi joué un rôle central afin de briser le monopole des banquiers anglophones avec l’aide du Mouvement Desjardins et de la Banque Nationale.

Une institution transformée

Créée par le gouvernement Lesage, la Caisse a bien changé depuis que ses architectes Jacques Parizeau et l’économiste André Marier ont tracé les contours de l’institution.

À sa création, la Caisse ne détenait que des obligations, souligne-t-on dans l’ouvrage. Il faudra attendre deux ans avant qu’elle achète ses premières actions. Au fil des années, la Caisse a pris de l’expansion et a diversifié ses activités à l’international. L’institution gère maintenant 473 milliards $ d’actifs.

« Je pense que (Jacques Parizeau) serait étonné de l’ampleur des fonds qu’elle gère, de la sophistication financière qu’elle a acquise », a avancé M. Pelletier au bout du fil.

Des besoins qui évoluent

En plus de gérer l’épargne des déposants, la Caisse a pour mission d’encourager le développement économique du Québec.

Il faudra voir comment cette mission évoluera, a dit M. Pelletier. « Je pense qu’on n’aura pas le choix dans les années qui viennent de réfléchir collectivement sur cette dimension-là. »

Au cours de son histoire, la Caisse a tenté de répondre au besoin économique du moment, a expliqué M. Pelletier. À ses débuts, elle a aidé le gouvernement à s’affranchir des banquiers anglophones et à créer un régime de retraite public pour les travailleurs québécois (RRQ). Par la suite, l’institution a aidé les petites entreprises à prendre de l’expansion et à s’étendre à l’international.

M. Pelletier pense que la prochaine façon dont la Caisse pourrait servir le Québec serait dans la réfection des infrastructures vieillissantes qu’on a « négligées », a-t-il souligné. Il donne l’exemple du réseau d’aqueduc montréalais qui perd d’importantes quantités d’eau potable et qui est vulnérable aux bris.

La participation de la Caisse dans le développement du REM, bien que controversée, pourrait être un avant-goût du rôle que sera appelée à jouer la Caisse au Québec, selon lui. « Comment ça va se faire ? Je ne le sais pas. »

Des mythes tenaces

Même si elle fait partie du paysage québécois depuis six décennies, la Caisse demeure parfois incomprise, croit M. Pelletier. Il n’aime d’ailleurs pas l’expression « bas de laine des Québécois », qui laisse entendre qu’on parle d’argent public.

En fait, la Caisse gère l’argent de ses 48 déposants, notamment l’épargne-retraite des employés de l’État et le RRQ, a-t-il insisté.

« Quand des gens disent : “la Caisse n’a qu’à faire ça, c’est l’argent des Québécois après tout”, je ne suis pas sûr qu’ils trouveraient ça drôle si on nationalisait leur REER en disant la même chose », a-t-il dit.