Interdiction d’envoyer des courriels professionnels après 18 h. Voilà une proposition qui semble difficile à mettre en œuvre dans le monde d’aujourd’hui. Or, si l’on se fie à de nombreux journaux britanniques et américains, ce serait la nouvelle façon de faire en France, ce pays bête noire du libre marché.
Dans les faits, cette « obligation à la déconnexion » s’est manifestée par une entente entre patronat et syndicats dans les secteurs de l’ingénierie, de l’informatique et du conseil. Ce n’est donc pas l’ensemble des travailleurs français qui seront touchés, mais quelque 250 000 employés. Plusieurs médias français ont, au passage, profité de l’occasion pour décrier le bon vieux French bashing de leurs homologues anglo-saxons. Soit. Et si c’était une idée valant la peine d’être examinée?
Rappelons que la Commission de la santé mentale du Canada estime que chaque année, environ un travailleur sur cinq serait aux prises avec un trouble mental ou une maladie mentale qui pourrait entraver sa productivité. Un élément clé pour éviter le stress est, sans aucun doute, de trouver un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée. En fonction du métier, le télétravail, par exemple, peut permettre de mieux organiser sa journée. Grâce aux avancées technologiques, il s’agit-là d’une stratégie fort intéressante et, selon l’expression consacrée, « gagnant-gagnant » : l’employeur contribue non seulement au bonheur de l’employé, mais aussi à sa productivité.
Cette souplesse offerte par l’employeur impose une certaine responsabilité chez l’employé, certes. Mais il importe de se souvenir que le fait d’être toujours joignable – et surtout d’être sommé de répondre dans les plus brefs délais – peut finir par exercer une pression indue sur l’employé. On risque de donner un sentiment d’urgence à des choses qui, en réalité, peuvent attendre le lendemain 9 h.
Le gestionnaire joue sans aucun doute un rôle primordial quant aux limites que chacun est en droit d’imposer et de s’imposer. Agenda chargé oblige, il peut être tard en soirée, avant qu’il ne puisse répondre aux messages reçus pendant la journée. Mais si l’employé reçoit un courriel à 22 h ou plus tard encore, il pourrait estimer devoir répondre tout de suite pour satisfaire son superviseur, et ce même s’il a déjà complété une bonne journée de travail. Pire, si on lui fait une demande à laquelle il est incapable de répondre, la pression qui en découle risque peut-être de l’empêcher de bien dormir. Il serait ainsi plus fatigué le lendemain et donc moins efficace au travail.
Il faut sans doute s’assurer que les gestionnaires, eux aussi, arrivent à s’offrir un bon équilibre entre vie privée et vie professionnelle. (Je vous invite d’ailleurs à vous demander jusqu’où vous êtes capable d’ignorer vos courriels en soirée et durant les fins de semaine.) Mais si on part du principe qu’un superviseur est plus apte à organiser son temps, il a peut-être intérêt à éviter d’imposer son propre horaire à ses employés. Une façon simple de le faire serait de se servir de la fonction « brouillons » de son courriel. Rien n’empêche d’écrire ses courriels en soirée – ou aux petites heures du matin – mais on peut les sauvegarder pour les envoyer plus tard, c’est-à-dire à des heures « normales » de bureau.
Le « 9 à 5 » n’est certes pas fait pour tout le monde; certaines personnes trouvent davantage d’inspiration à 3 h qu’à 15 h. Qui plus est, la pression peut être une bonne source de motivation pour l’équipe. Mais si on veut des employés moins stressés, on devrait peut-être songer à limiter les courriels en dehors des heures de travail à des messages vraiment urgents. Parce que même si ce n’est pas une « obligation », les employés devraient avoir le droit de se déconnecter du travail.