La littératie et la numératie sont devenues, au cours des dernières années, des thèmes à la mode. On en a même créé un mois de la littératie financière au Canada. Est-ce simplement une mode ou assiste-t-on à un changement fondamental d’attitude dans la société ? De plus, quelle est l’importance de la littératie pour l’entreprise et le secteur des ressources humaines ?

LE TANDEM LITTÉRATIE/NUMÉRATIE

La littératie est plus que la simple lecture de mots sur une page ou à l’écran. Le Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA) la définit comme la capacité « de comprendre, d’évaluer, d’utiliser et de s’approprier des textes écrits pour participer à la société, réaliser ses objectifs et développer ses connaissances et son potentiel ».

La numératie, quant à elle, est plus que la simple capacité de compter ou d’effectuer des opérations mathématiques de base. On la définit comme « la capacité de comprendre, d’utiliser, d’interpréter et de communiquer l’information et les idées mathématiques afin de s’approprier et de gérer les exigences mathématiques dans un éventail de situations de la vie adulte ».

On souligne ainsi l’importance de la numératie pour un large éventail de compétences et de connaissances utilisées dans la vie quotidienne, allant au-delà des quantités et des nombres pour inclure des éléments comme les dimensions, les formes, les régularités et les relations. La démarche exige également de pouvoir calculer et interpréter des éléments tels que des proportions, des mesures et des statistiques. Pour satisfaire aux exigences minimales de notre société moderne, un niveau de littératie ou de numératie de trois sur cinq est considéré comme nécessaire. Que se passe-t-il donc au Canada et au Québec ?

Dans le cadre de cet article, nous nous concentrerons sur les personnes susceptibles de travailler, les 16 à 65 ans. Examinons d’abord les premiers résultats du PEICA pour ce groupe d’âge, publiés à l’automne 2013. On peut observer que le Québec traîne de l’arrière. Pire, chez les francophones, les résultats sont encore plus bas. Au moins 56 % des Québécois (54 % des Canadiens et 53 % des Ontariens) n’atteignent pas le standard minimal. Toujours selon la même enquête, la situation quant à la numératie (ou littératie financière) n’est pas bien meilleure.

Plus de la moitié (53 %) des Québécois présentent un faible niveau de numératie, par rapport à 49 % des Canadiens et 47 % des Ontariens. On comprendra bien les conséquences potentielles de ces résultats sur la retraite des employés. Ces derniers baissent les bras en balayant, sous le tapis, le problème. Alors que les premières années de contributions sont vitales, on aura naturellement tendance à reporter le problème. Examinons maintenant deux thèmes primordiaux quant à la gestion des employés : la santé et la retraite.

LA SANTÉ

Les employés vieillissent. Les employeurs tendent à retenir le service des employés plus longtemps. Les données changent donc pour le gestionnaire. Il y a plus de maladies et, par conséquent, plus de médicaments sont consommés.

Selon une étude australienne publiée en 20091, parmi les personnes en âge de travailler, 33 % sont atteintes d’une maladie chronique. De celles-ci, 44 % sont des employés à temps plein, 21 % travaillent à temps partiel et 3 % sont en recherche d’emploi. Des maladies comme la sclérose en plaques, la maladie de Parkinson et le cancer sont quelques-unes des maladies dites « chroniques évolutives ». Celles-ci ont en commun d’être des affections de longue durée qui, en règle générale, évoluent lentement.

Mais il faut également considérer des éléments aussi simples que le respect de la médication, lesquels peuvent entraîner des conséquences importantes tant pour l’employeur que pour l’employé. Le non-respect de la prise de médicaments peut en effet révéler certains problèmes, parfois liés à un bas niveau de littératie. Une récente enquête de l’Institut de la statistique du Québec démontre que les personnes souffrant d’une incapacité peuvent ne pas observer la posologie de leur médicaments. Chez les 15-64 ans, 19,4 % en prennent moins que prescrit alors de 9,3 % en prennent plus.

Certains programmes d’assurance médicaments offrent des suivis auprès des employés pour les cas plus coûteux. C’est utile, mais ce n’est sûrement pas mieux que de permettre à l’employé de bien gérer lui-même son traitement. Sur le plan organisationnel, quelles en sont les conséquences ? Plusieurs organisations auront tendance à minimiser ce problème puisque le coût est assumé par l’employé. Or, cette perception est peu clairvoyante. Pensons simplement aux effets sur le taux d’absentéisme, sur la réduction des capacités des employés ou au besoin de réorganisations des tâches obligatoires, qui pourraient s’avérer majeurs.

LA RETRAITE

Les régimes complémentaires de retraite ont connu un développement important depuis la fin des années 1960. À la fin de l’année 2011, un peu plus de 1,5 million de travailleurs québécois participaient à un régime, soit un peu moins de 40 % de ceux en âge de travailler. Ainsi, un peu plus de 2,4 millions de travailleurs ne bénéficiaient d’aucun régime complémentaire, surtout ceux qui travaillent dans le secteur privé. Qui plus est, l’on sait que la majorité des Québécois qui sont appelés à préparer leur propre épargne-retraite ne possèdent pas les connaissances financières suffisantes. En effet, comme le montre le sondage de PEICA, plus de 50 % des personnes n’ont pas les capacités pour le faire.

Avec l’introduction des nouveaux régimes volontaires d’épargne-retraite (RVER) et la forte présence des régimes de retraite à cotisation déterminée (CD), on accorde à l’employé la responsabilité du choix des placements en vue de la retraite. Bien souvent, il est incapable de le faire et « choisit » l’option par défaut. Les conséquences possibles de ce manque de connaissances sont amplifiées dans le contexte des marchés financiers actuels. Par exemple, le rendement moyen des obligations du gouvernement canadien de 3 à 5 ans s’est situé à 1,8 % au cours des cinq dernières années, soit moins que le taux d’inflation.

Or, c’est une illusion de penser que l’implantation des régimes CD implique peu de conséquences monétaires directes pour l’employeur. Il faut penser, par exemple, aux effets sur l’entreprise si l’employé ne veut pas prendre sa retraite ou n’a pas les moyens de la prendre. Pour l’employeur, le fait que davantage d’employés souhaitent rester plus longtemps en poste peut certes impliquer des frais additionnels.

DES SOLUTIONS POUR LES EMPLOYEURS

Il ne s’agit donc pas de faire de l’angélisme ! Investir dans la littératie et la numératie des employés est une stratégie rentable pour l’entreprise et, éventuellement, pour la société en générale. Les enjeux économiques directs et indirects soulignent l’importance d’agir. Les premiers sont visibles et quantifiables. Par exemple, on peut calculer le taux d’absentéisme. Or, si c’est le taux de présentéisme – ce phénomène ou l’employé est présent, mais son rendement est faible – qui augmente, les conséquences ne sont pas moins réelles, mais leur effet est moins prononcé sur le plan des finances. Sur ces seules bases, l’amélioration de la littératie et de la numératie auront des effets intéressants pour les entreprises. Mais il ne faut pas s’y limiter. La stratégie dite de l’amplification raisonnée va un pas plus loin. Il s’agit là de mettre en œuvre des formations qui permettent d’avoir une influence réelle sur les compétences des employés au travail.

Les solutions ne sont pas simples. Ainsi, on pourrait commencer à donner des formations en mathématique ou en français aux employés. Or, ce n’est pas nécessairement le rôle de l’entreprise et de telles formations risquent de ne pas atteindre les objectifs ciblés. Une stratégie pédagogique axée sur les problèmes vécus par les employés serait une voie à privilégier. Celle-ci relève de ce qu’on appelle « l’apprentissage expérientiel », c’est-à-dire qu’on apprend en faisant référence à des besoins personnels. Des thèmes pratiques comme les fraudes ou les cartes de crédit peuvent être d’excellents prétextes pour une formation. Ces besoins peuvent donc être liés et appliqués aux différents enjeux quotidiens sur le lieu du travail.

Notons qu’il convient souvent de faire appel à des conseillers et formateurs externes, dont le rôle consistera à impliquer les participants et les faire évoluer au cours de la formation. Comme pour tout travail sur les connaissances des employés, il faut se baser sur une analyse des besoins de ceux-ci, et s’assurer d’avoir l’expertise multidisciplinaire nécessaire pour y répondre. Fait correctement, investir dans la numératie des employés peut être rentable, même très rentable pour l’entreprise. (Au fait la réponse est 4 !)

Michel Mailloux. MBA, Pl. Fin. est planificateur financier et formateur.

1AIHW 2009 – Chronic disease and participation in work.