Pierre-Luc Trudel

Les promoteurs de régimes d’assurance collective ont passé les dernières années à réviser en profondeur les paramètres des différentes garanties offertes à leurs employés pour juguler les coûts qui ne cessent de croître. Mais ils ne sont certainement pas nombreux à avoir prévu les effets d’une pandémie sur leurs programmes d’avantages sociaux.

Aux ­États-Unis, les prestations d’assurance invalidité de courte durée versées aux travailleurs atteints de la ­COVID-19 pourraient s’élever à 23 milliards de dollars américains, selon une analyse de l’Integrated ­Benefits ­Institute.

Cela dit, ce ne sont pas les coûts directs liés au coronavirus qui devraient le plus préoccuper les promoteurs de régime. Les effets collatéraux de la pandémie, qui pourraient se faire sentir pendant des mois, voire des années, auront possiblement une incidence bien plus importante sur les coûts des régimes à long terme.

Plusieurs études ont démontré que la variation du nombre de réclamations d’assurance invalidité de longue durée est intimement liée aux cycles économiques.

Il y a quelques années, ­RBC ­Assurances a développé un indice capable de mesurer ce phénomène. Ainsi, en période de décroissance du ­PIB, on observe une baisse de l’incidence des demandes de prestations d’invalidité de longue durée, et vice versa.

­Contre-intuitif à première vue, ce constat s’explique par le fait que lorsque la conjoncture est difficile ou incertaine, les travailleurs sont préoccupés par la sécurité d’emploi et le rendement, ce qui crée un important stress mental ou physiologique. Or, ce n’est que lorsque la situation économique s’améliore que le stress et l’angoisse accumulés font sentir leurs effets, ce qui rend les employés plus susceptibles de succomber à des maladies et de s’absenter du travail. L’assureur compare ce phénomène à « une poussée d’adrénaline prolongée ».

Bref, à en croire ce modèle, les réels effets de la crise économique et sanitaire actuelle sur les régimes d’assurance collective mettront encore un certain temps avant d’apparaître, mais il n’y a pas de doute qu’ils finiront par se manifester.

On sait que les problèmes de santé mentale sont à l’origine d’environ 70 % des coûts d’assurance invalidité au ­Canada. Cette proportion pourrait encore grimper, alors que le niveau d’anxiété et d’isolement des travailleurs a atteint un sommet au cours des dernières semaines en raison des mesures de confinement et des bouleversements économiques qui en découlent.

Morneau ­Shepell a observé une détérioration « statistiquement significative » de la santé mentale des travailleurs canadiens par rapport à son niveau d’avant la pandémie. Le score global a ainsi plongé de 16 %, passant de 75 à 63. Il s’agit d’une chute sans précédent, note la firme.

En plus de devoir composer avec le stress lié au coronavirus, bien des travailleurs ont perdu leur emploi, ce qui les place dans une situation financière précaire. Les autres ont du mal à atteindre l’équilibre ­travail-famille dans un contexte de télétravail à temps plein, ou craignent pour leur santé en se rendant sur leur lieu d’emploi. Certains de leurs collègues ayant été mis à pied, ils doivent également assumer une charge de travail supplémentaire.

Ce cocktail explosif pourrait entraîner une pandémie de troubles mentaux, s’inquiètent de nombreux experts en santé psychologique. « ­Historiquement, lorsqu’une telle situation se produit, les travailleurs se sentent épuisés une fois que tout se stabilise. On observe alors des répercussions sur les demandes d’invalidité de longue durée », a confié à nos collègues de ­Benefits ­Canada ­Lianne ­Clarke, chef de pratique et ­vice-présidente des solutions de ­bien-être et d’invalidité chez ­Cowan ­Insurance ­Group.
Selon elle, les tendances de réclamation en assurance invalidité pourraient suivre une courbe similaire à celle observée au lendemain de la crise financière de 2008.

Que peuvent faire les employeurs pour éviter le pire ? D’abord, suivre avec beaucoup d’attention leurs données de réclamation en assurance invalidité. Mais surtout, offrir à leurs employés tout le soutien psychologique dont ils ont besoin en cette période critique.

Seulement 27 % des ­Québécois occupant un emploi disent bénéficier de ressources supplémentaires en santé mentale de la part de leur employeur en cette période de pandémie, selon un récent sondage d’ADP ­Canada. Il s’agit du plus faible pourcentage au pays. Plusieurs assureurs ont déjà élargi leur offre de base en santé mentale et en soins virtuels, aux promoteurs d’en tirer profit au maximum.
Dans un rapport publié l’automne dernier, ­Deloitte a conclu que les programmes de santé mentale au travail permettent d’obtenir en moyenne un rendement de 2,18 $ pour chaque dollar investi. Dans le contexte actuel, on peut raisonnablement penser que les effets bénéfiques d’un tel programme seront décuplés.

Les employeurs ont un important rôle à jouer pour éviter que la pandémie actuelle relègue encore une fois les enjeux de santé mentale au second plan.


• Ce texte a été publié dans l’édition de mai-juin 2020 du magazine Avantages.
Vous pouvez également consulter l’ensemble du numéro sur notre site Web
.