Les coûts totaux en santé à l’échelle canadienne

Bien que notre système de santé soit l’un des plus performants à l’échelle mondiale, les coûts engendrés par ce dernier sont non négligeables, voire même exorbitants. En franchissant la barre des 200,5 milliards de dollars en 2011, les dépenses totales de santé au Canada ont représenté cette année-là plus de 11 % du PIB. Le partage des coûts du système de santé reste assez stable au fil des ans : le secteur public assume environ 70 % et le secteur privé 30 %.

Bien que les médicaments représentent une grande partie de ces coûts, ce sont les frais consacrés aux hôpitaux qui culminent, atteignant près de 60 milliards de dollars (30 %). Les médicaments suivent avec 32 milliards (16 %), de même que les dépenses consacrées aux médecins qui représentent un peu moins de 30 milliards (14 %).

Tendances des dépenses en santé absorbées par les régimes privés au Québec de 1975 à 2020

Notre étude est plus spécifiquement orientée sur l’évolution des coûts relégués au secteur privé québécois, en tentant d’identifier les principales causes de la variation de ces coûts et d’évaluer l’effet de ces variations sur les dépenses futures.

Le montant estimé des dépenses en santé du secteur privé québécois s’élevait à 12,4 milliards de dollars en 2011, ce qui représente une hausse de 7,4 % par rapport à l’année 2010. Le coût par habitant s’élèvait à 1550 $.

Le Québec affichait en 2011 une tendance de dépenses en santé par habitant supérieure à la moyenne canadienne et d’environ 2 % supérieure aux moyennes de l’Ontario, de l’Alberta et la Colombie-Britannique.

N.-É.

N.-B.

Qc.

Ont.

Man.

Sask.

Alb.

C.-B.

Canada

Coûts totaux en 2011 (M $)

1 860,5

1 518

12 371,6

25 129

2 038,4

1 645,2

6 558,2

7 198,8

59 530,7

Variation des coûts totaux entre 2010 et 2011

7 %

9,6 %

7,4 %

5,6 %

4,1 %

9,9 %

6,3 %

5,8 %

6,3 %

Coût annualisé/habitant ($)

1 972,9

2 017,4

1 552,4

1 879,7

1 634,6

1 556,2

1 728,0

1 563,2

1 725,4

Tendance estimée de la hausse des dépenses en santé à partir de 2011

6,9 %

9,5 %

6,6 %

4,4 %

3,1 %

8,7 %

4,2 %

4,1 %

5,1 %

Répartition des coûts par catégorie de dépenses

Pour simplifier l’analyse, nous avons considéré quatre principales catégories de dépenses : les hôpitaux, les médecins, les médicaments et les autres dépenses¹.

La part des dépenses en médicaments n’a cessé d’augmenter, tandis que les fonds accordés aux hôpitaux ont diminué considérablement. En 1985, les hôpitaux représentaient 30 % des coûts en santé, les médecins 35 % et les médicaments seulement 27 %. En comparaison, en 2011 les médicaments représentaient la catégorie de dépenses la plus importante (39 % des dépenses en santé), alors que les hôpitaux représentaient 17,7 % de ces dépenses et les médecins 31 %. Cette tendance se maintiendrait dans les prochaines années et nous prévoyons qu’en 2020, les coûts en médicaments représenteront près de 41 % des dépenses en santé, les hôpitaux 18 % et les médecins 29 %.

Le tableau ci-dessous illustre l’évolution de la répartition des dépenses de 1985 à 2020.

Année

Hôpitaux

Médecins

Médicaments

Autres

1985

30,1 %

34,7 %

27,2 %

7,9 %

2000

18,0 %

34,2 %

37,8 %

10,0 %

2010

17,7 %

31,3 %

39,4 %

11,6 %

2020

18,0 %

28,6 %

41,2 %

12,3 %

Variation 1985-2020

-12,1 %

-6,1 %

14 %

4,4 %

Prévisions des dépenses en santé du secteur privé québécois jusqu’en 2020

Avant de procéder à l’analyse des prévisions, quelques notes méthodologiques s’imposent. Notre modèle utilise des régressions polynomiales et des techniques de lissage basées sur l’historique des dépenses depuis 1975². Nous avons également ajusté le modèle mathématique en tenant compte de certaines autres variables : les réalités du marché, les changements au plan législatif à venir (les politiques provinciales et nationales en matière de médicaments génériques, les accords commerciaux entre le Canada et l’Union européenne, la croissance démographique et le vieillissement de la population). De plus, nous avons présumé que la structure de remboursement des régimes d’assurance collective suivra les tendances observées (apport croissant des dépenses en médicaments et diminution graduelle des autres frais) et qu’il n’y aura pas de perturbations économiques majeures, ce qui garderait un taux d’adhésion aux régimes privés comparable aux derniers dix ans.

Le tableau ci-dessus illustre l’évolution des coûts par catégorie depuis 1975 et projette les courbes jusqu’en 2020.

Nous croyons que les dépenses continueront d’augmenter dans les prochaines années mais de manière moins prononcée entre 2011 et 2015; la tendance devrait s’accentuer entre 2015 et 2020.

Le montant total des dépenses du secteur privé québécois devra atteindre, en 2020, entre 19,6 et 20,4 milliards de dollars, avec un taux moyen annualisé³ évalué à environ 5,7 % entre 2011 et 2020. Pour cette période, l’augmentation des coûts d’environ 65 % devrait se traduire par une croissance de près de 900 millions par année.

Puisque les dépenses en médicaments représentent la plus importante source de dépenses, nous nous pencherons davantage sur l’analyse de l’évolution de ces coûts.

Les dépenses en médicaments au Québec devraient avoisiner la somme de huit milliards de dollars en 2020, une augmentation d’approximativement 70 % par rapport à l’année 2011 (3,5 milliards de dollars). La moyenne annualisée de la variation pour cette période serait autour de 6,1 %, ce qui augmentera les coûts d’approximativement 387 millions par année.

Les dépenses par habitant augmenteront de façon assez semblable et la tendance annualisée4 pour la période 2011-2020 serait autour de 5,7 % et 6,3 %.

Le coût total des soins de santé par habitant serait près de 1000 $ par an, une augmentation moyenne annualisée d’environ 45 $. Nous pensons que la tendance au cours des prochaines années devrait être légèrement inférieure par rapport aux dix dernières années, mais pas de façon significative. Pendant la période 2012-2015, la tendance serait moins prononcée, compte tenu de la réforme des prix des médicaments génériques (en 2012 le prix des médicaments génériques a subi une autre baisse de 5 %, soit de 30 % à 25 % du prix des médicaments d’origine).

Année

Coûts totaux (Millions $)

Coût par habitant ($)

Variation des coûts totaux

Tendance

2000

2 258,3

307,0

7,5 %

7,0 %

2010

4 535,2

573,5

8,6 %

7,6 %

2015

6 177,7

767,5

5,5 %

5,5 %

2020

8 418,1

1 023,6

6,4 %

6,0 %

Pourtant, même si le prix des médicaments génériques au Québec est le plus bas au pays, l’effet de cette réduction n’a pas donné les résultats escomptés. Plusieurs facteurs ont freiné la diminution attendue en 2011 et il est probable que cette tendance se manifestera dans les prochaines années si des actions concrètes ne sont pas prises. Parmi d’autres facteurs, illustrons-en quelques-uns :

  • le début des réformes a été retardé jusqu’à la fin de l’année 2010;
  • l’augmentation quasi paradoxale du prix des médicaments génériques en 2011 (causée essentiellement par la majoration des honoraires des pharmaciens et par une augmentation modeste du taux d’exécution, le plus faible au Canada)5

Passées 2015-2016, les économies générées par la reforme du prix des médicaments continueront d’avoir un effet positif sur cette tendance. Toutefois, il est possible que la tendance augmente. Quelques-uns des principaux facteurs qui devraient influencer de manière négative la tendance des coûts sont :

  • le vieillissement de la population, qui aura un effet de plus en plus prononcé;
  • l’arrivée prévue entre 2012 et 2016 de nouveaux médicaments brevetés, de spécialité et biologiques;
  • la prévalence accrue de certaines maladies chroniques (l’hypercholestérolémie, le diabète, les maladies inflammatoires, le cancer, les troubles sanguins) qui engendreront des coûts de plus en plus importants;
  • Les négociations commerciales entre le Canada et l’Union européenne, qui peuvent se traduire par des coûts substantiels si la demande de prolongation des brevets est approuvée;6
  • le gaspillage et la mauvaise gestion des régimes privés, dont le premier facteur est attribuable au réseau de distribution, aux choix thérapeutiques et à la non-observance. Selon Express Scripts Canada, des dépenses oscillant entre 5 et 7 milliards de dollars sont attribuables au gaspillage et à la mauvaise gestion.

Contrairement aux soins hospitaliers, qui constituent des coûts presque impossibles à éviter, la hausse des dépenses en médicaments pourrait être contrôlée par les parties concernées (gouvernements fédéral et provinciaux, compagnies pharmaceutiques, médecins, promoteurs des régimes et assurés).

Les coûts des médicaments pourraient être contrôlés si une politique rigoureuse était mise en place en ce qui concerne la gestion du prix des médicaments génériques (on peut penser à l’exemple de la Colombie-Britannique), ou encore en ce qui concerne une nouvelle approche thérapeutique basée sur la prévention plutôt que la réaction (saines habitudes de vie, programme d’aide aux employés plus incitatif, blogue sur la santé et le bien-être, etc.).

Certains facteurs comme l’accroissement de la population ou même son vieillissement sont inévitables et occasionnent indubitablement des coûts importants. Il est donc impératif de mettre l’accent sur un mode de gestion proactif en vue de stabiliser les coûts du système de santé. La démarche viserait à développer un mécanisme qui engendrerait une équation rentable pour toutes les parties concernées.

De bonnes intentions sans actes concrets ne suffisent pas. C’est à nous tous de nous mobiliser !

Marius Balan, B.Sc. Actuariat, C.R.M., conseiller en régimes d’assurance collective, conseiller en gestion des risques, GIRACO Groupe Solutions. Membre de Risk and Insurance Management Society

Gabrielle Tanoh, B.Sc. Actuariat, conseillère régimes d’assurance collective et tarificatrice à la Croix Bleue Médavie.

Claudiu Motoc, M.Sc.Statistique, analyste à Ottawa.

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1 Afin d’alléger le texte, nous regroupons sous le terme « hôpitaux » : hôpitaux et autres établissements; « médecins » : médecins et autres spécialistes (médecins, optométristes, dentistes, etc.); « autres » : immobilisations, frais de recherches en santé, etc.
2 Source des données : Institut canadien de l’information sur la santé.
3 La formule utilisée pour ce calcul est la suivante : taux annualisé = exp (log (Valeur finale/Valeur de début)/nb d’années)-1
4 La tendance est exprimée par la variation du coût annuel par habitant, l’un des facteurs importants en tarification des dépenses en santé.
5 Le taux d’exécution est le rapport entre le nombre de prescriptions de médicaments génériques et d’origine. Selon Express Script Canada, au Québec, ce taux est de 48 %
6 Selon Express Scripts Canada, Rapport sur les tendances en matière de médicaments en 2011 les coûts supplémentaires annuels totaux des régimes canadiens publics et privés seraient de 2,8 milliards de dollars.