La forte tendance à remplacer les régimes à prestations déterminées (PD) par des régimes à cotisation déterminée (CD) est indéniable au Canada et connue de tous ceux qui œuvrent dans ce domaine. Les coûts astronomiques dictés par la baisse continue des taux d’intérêt et les demandes administratives de plus en plus nombreuses des instances gouvernementales, ne font qu’accélérer le phénomène. Cette tendance est également observée à l’étranger, notamment au Royaume-Uni et aux États-Unis, d’où provient le vent du changement. Ceci dit, l’impact à court terme d’une telle transition est plutôt minime, puisque, dans la majorité des cas, l’employeur maintient en vigueur son régime PD pour les employés existants et que les retraités conservent leurs droits acquis au titre du régime. Ainsi, malgré la tendance à chosir les régimes CD, les répondants devront continuer à gérer les risques engendrés par les régimes PD et ce, pendant encore plusieurs années. Quelles sont les préoccupations de ces répondants, à quels défis font-ils face et quelles mesures mettent-ils en place pour relever ces défis ?

Transition vers les régimes CD

Selon un grand nombre de répondants, la meilleure solution pour réduire la volatilité des coûts liés à leur régime PD est de le remplacer par un régime CD. Un récent sondage mené par Towers Watson révèle que la très grande majorité des répondants continue d’offrir un régime PD; 64 % d’entre eux ont pris la décision de fermer le régime PD aux nouveaux employés seulement, alors que 30 % ont gelé le régime PD pour certains participants (Figure 1).

Le message transmis par ces répondants est qu’ils désirent abandonner l’idée des régimes PD. Hors, dans plusieurs cas, la taille du régime augmentera encore pendant un certain temps, puisqu’une partie importante des employés continue d’accumuler des années de service additionnelles au titre du régime. À court terme, on s’attend à ce que l’effet de la transition sur les coûts soit faible. Cela a amené les répondants à se questionner sur la stratégie de transition adoptée. À la suite de cette réflexion, une nouvelle tendance semble vouloir se dessiner au Canada. À l’instar de nos voisins américains, de plus en plus de répondants décident maintenant de geler le régime PD. Cette tendance est plus particulièrement observée chez les répondants qui ont effectué la transition aux régimes CD il y a quelques années déjà. Parmi ceux-ci, un répondant sur quatre décide ultimement de geler le régime d’une façon ou d’une autre. En moyenne, cinq ans s’écoulent entre la décision initiale de fermer le régime aux nouveaux employés et celle de le fermer aux employés existants.

Il est impossible au Canada de réduire les prestations accumulées par les participants. C’est pourquoi toute transition à un régime CD est une mesure prospective et la question de la gestion des risques des régimes PD déficitaires reste entière. Quelles mesures les répondants prennent-ils pour mieux gérer les risques de leurs régimes PD ?

Préoccupations des répondants de régimes PD

Dans le cadre de la transition vers les régimes CD, nous observons un changement marqué du profil de risque (ex. : durée des passifs, exposition au risque d’inflation, situation financière) des régimes PD et de son évolution. Ces régimes sont également appelés à devenir de plus en plus « matures », c’est-à-dire les passifs engendrés par les participants retraités augmentent en proportion du passif total. Dans un tel contexte, la stratégie de gestion de l’actif doit évoluer. Tout répondant ou comité de retraite doit comprendre l’évolution du profil de risque de ses régimes de retraite et se doter d’un itinéraire de retraite cohérent (stratégie communément appelée « Journey Planning »). Cet itinéraire établit un processus qui non seulement facilite la prise de décisions, mais vise aussi à les optimiser. Un itinéraire sera aussi efficace et approprié que la structure de gouvernance qui le soutient. Une saine structure de gouvernance est la pierre angulaire de la gestion des risques.

Si l’on regarde les pratiques des répondants ayant le mieux navigué dans les eaux troubles des dernières années, elles ont toutes un point en commun, soit l’établissement d’un cadre financier dans lequel les résultats financiers du régime doivent évoluer. Ce cadre dicte toutes les décisions prises par la suite, d’où son importance.

Une tendance que nous observons et que nous soutenons entièrement est la gestion du risque régime par régime. L’ère des fiducies globales dans lesquelles tous les régimes employaient la même politique de placement est vouée à être reléguée aux oubliettes. L’évolution du profil de risque d’un régime donné sera fort probablement différente de celle du profil de risque d’un autre régime. La mise en place d’une structure de fiducie plus souple permet d’adapter efficacement l’itinéraire à la situation particulière d’un régime.

Un itinéraire complet harmonise tous les aspects clés de la gestion du régime, tel qu’illustré ci-dessus. Chaque élément aura une importance relative selon les priorités de l’organisation.

Tout répondant devrait se questionner sur sa cible de provisionnement. Est-ce que la cible devrait se situer à un niveau de solvabilité de 100 % ou supérieur à 100 % afin de créer une marge pour écarts défavorables ? Plusieurs lois provinciales, incluant celle du Québec, ont été modifiées, ou sont en voie de l’être, afin d’exiger la création d’un tel coussin de sécurité. Mais devrait-on se limiter à ce niveau ? Si l’objectif ultime est de terminer le régime, la cible sera probablement inférieure à 100 % afin de ne pas dégager de surplus qui pourrait par la suite créer des enjeux lors du règlement des prestations. Il est nécessaire de déterminer le niveau de cotisation qui sera optimal en fonction des objectifs et de la tolérance aux risques du répondant.

En ce qui concerne la politique de placement, celle-ci doit soutenir le cadre financier établi et l’atteinte des objectifs. La question primordiale est le ratio désiré de couverture du risque de taux d’intérêt. À la suite de la demande accrue pour une gestion arrimée sur le passif actuariel, plusieurs gestionnaires ont élaboré des stratégies sophistiquées de gestion du portefeuille obligataire. Il est possible de maintenir la pondération en actions pour ne pas toucher au rendement espéré à long terme, tout en augmentant considérablement le ratio de couverture du risque de taux d’intérêt. La politique de placement d’un grand nombre de répondants démontre une plus grande exposition au risque que souhaité. Par contre, tout changement donnant lieu à une réduction du rendement espéré fait appel à une augmentation des cotisations à long terme. La gestion dynamique de la politique de placement vise à remédier à cette situation et gagne en popularité. Le concept consiste à réduire l’exposition au risque à mesure que la situation financière du régime s’améliore. Cela nécessite un suivi plus régulier de l’évolution des taux d’intérêt et de la situation financière des régimes afin de saisir les occasions, parfois temporaires, qui se présentent.

Ultimement, pour un promoteur qui désire éliminer son obligation, un règlement des prestations par le biais d’achats de rentes peut être une stratégie intéressante. Chez nos voisins du sud, GM, Ford et Verizon se sont récemment délestées de plusieurs milliards de dollars d’obligation accumulées dans leurs régimes de retraite. Par ricochet, plusieurs répondants de régimes canadiens se questionnent maintenant sur leur propre situation et analysent la possibilité de régler une partie de leurs obligations de retraite par le biais d’achats de rentes. Ils diminueront ainsi l’effet des résultats financiers des régimes de retraite sur les résultats de l’entreprise.

Enfin, au cours des prochains mois, et en particulier avec la publication d’études qui démontrent que l’espérance de vie des Canadiens continue de s’améliorer, nous estimons que de plus en plus de répondants voudront mieux comprendre les produits permettant de gérer le risque de longévité. Selon une étude réalisée au début de 2012 par Towers Watson auprès de répondants de régimes de retraite canadiens, et après une autre année caractérisée par un marché volatil et une baisse du ratio de provisionnement, les répondants de régimes semblent à présent plus disposés à privilégier la réduction du risque de leur régime PD.

La Figure 2 indique les modifications récemment envisagées ou effectuées par les répondants de régimes PD. Ces données confirment que les stratégies et politiques de placement sont les mesures les plus populaires au Canada pour améliorer la gestion du risque et des coûts. Par ailleurs, cette étude confirme l’intérêt grandissant pour les achats de rentes, qui sont maintenant envisagés par 16 % des promoteurs.

À court terme, la transition à un régime CD n’a aucun effet sur la taille et les coûts du régime PD qui était en place. Il est important pour les comités de retraite et les répondants de bien comprendre le profil de risque du régime PD et son évolution afin de gérer adéquatement les risques et d’éviter les mauvaises surprises. Une saine structure de gouvernance a toujours été et demeure la pierre angulaire d’une bonne gestion des risques. Un objectif ultime clair contribue à mettre en place le bon itinéraire de retraite. Naviguer en tenant compte de la gouvernance de l’organisation requiert une planification adéquate, une certaine éducation et une compréhension claire des risques présents et des solutions de rechange offertes. Les répondants qui ont établi un cadre financier clair, qui tient compte des objectifs financiers et des contraintes organisationnelles de l’entreprise, ont mieux tiré leur épingle du jeu au cours des dernières années.

Benoit Hudon, f.s.a., f.i.c.a.
Conseiller principal et chef du secteur Retraite, Montréal
Towers Watson

Gilles Lavoie, a.s.a
Conseiller principal, Investissement, Montréal
Towers Watson