Au Canada, la plupart des régimes d’assurance, qu’ils soient privés ou publics, font face à la problématique de la hausse du coût des médicaments. À l’échelle canadienne, le coût moyen par demandeur s’élevait, en 2011, à 761 $. Face à ce problème, les gouvernements provinciaux, les assureurs et les administrateurs de régimes ont pris des mesures visant à réduire et à contrôler les coûts. La réforme du prix des médicaments génériques (MG1) adoptée par les provinces au cours des dernières années a eu une incidence asymétrique sur la dynamique des coûts des médicaments d’une province à l’autre. Il est important de noter que, même si la réduction de prix est constante, elle s’applique seulement aux médicaments inscrits sur la liste provinciale (15 % des coûts totaux)2].
Au Québec, en raison des pressions de certains intervenants, les réformes ont été retardées jusqu’à la fin de l’année 2010. Malgré le fait qu’au Québec, la loi exige que l’achat des MG soit soumis au plus bas prix d’un même médicament qui existe sur la liste d’une autre province, les effets de la réforme ont eu une incidence plutôt modeste comparativement aux autres provinces. Avec une tendance globale de 5,2 %, la plus élevée au pays – la moyenne canadienne étant de 0,5 % –, et le plus faible taux de réduction des coûts dus à la réforme, nous pensons qu’une réflexion s’impose et c’est d’ailleurs l’objectif de cette analyse. Les brevets arrivés à échéance entre 2009 et 2014 représenteraient environ 25 %[3] des coûts totaux en médicaments, et l’arrivée à échéance devrait permettre aux Canadiens d’économiser. Cependant, de nombreuses études montrent que ces derniers paient beaucoup trop cher pour les MG.
Ceci nous amène à nous interroger sur ce qui permet de déterminer si le système actuel tire le plein bénéfice de la réduction du prix des MG. Il importe également de considérer si les régimes privés paient trop cher pour les MG, si les économies réalisées sont à la hauteur des attentes et si les régimes privés sont surtaxés et paient une grosse partie de la diminution de prix des MG.
Les prix des médicaments génériques au Canada sont trop élevés
Malgré toutes les avancées incontestables concernant la réforme du prix des MG et des stratégies mises en place par les assureurs et par les administrateurs de régimes collectifs, de nombreux défis restent à relever. Cependant, les Canadiens ont bien raison de s’inquiéter des prix de vente des MG, qui seraient parmi les plus dispendieux au monde. Selon l’Institut Fraser, les Canadiens déboursent deux fois plus que leurs voisins américains. L’Union des consommateurs estime également que le Canada arrive en deuxième position parmi les pays de l’OCDE où les médicaments coûtent le plus cher et que les prix sont d’environ 30 % plus élevés qu’ailleurs.
Disparités importantes entre les prix du même médicament
Quant au marché, on constate un certain manque de concurrence. Ceci se traduit par une grande disparité des prix sur le marché, freinant ainsi la baisse du prix des MG. Les disparités de prix, même à l’intérieur de la même bannière, ou le fait qu’un médicament coûte moins cher à Québec qu’à Montréal n’est pas, en soi, une mauvaise chose. Ce qui est préoccupant, c’est plutôt le grand écart qui peut être observé. En plus, ce n’est qu’une minorité des assurés qui est sensibilisée au fait qu’ils peuvent magasiner moins cher.
La réactivité du marché
La baisse du coût des médicaments entraîne chez les détaillants et chez les fabricants une baisse de revenu. Obligés de s’adapter, les détaillants, pour la plupart des pharmaciens, augmentent leurs honoraires et leur marge bénéficiaire. L’effet de diminution des coûts des médicaments est ainsi réduit. Quant aux fabricants de médicaments, ils pourraient offrir des coupons de rabais sur les médicaments de marque afin d’inciter la consommation, ce qui entraverait également la réduction du coût des régimes. Cette dynamique est également accompagnée par la mauvaise utilisation et les habitudes d’achat, à l’inobservance du traitement, aux choix thérapeutiques, au manque de sensibilisation des médecins et à la gestion déficitaire des régimes privés.
Étude de cas : comparaison de prix en pharmacie
Une étude de cas ponctuelle permet, à titre d’exemple, de se pencher sur les facteurs qui ont une influence sur le rapport coût bénéfices des MG et d’identifier de nouvelles pistes viables quant à la gestion des coûts. L’étude se base sur une évaluation comparative et ponctuelle des prix de 122 médicaments de marque et de leurs équivalents génériques, que nous avons obtenus d’une pharmacie montréalaise. En moyenne, le ratio des prix MG:MM était de 67,3 %. Ainsi, 25 % des MG se vendaient à plus de 85 % du prix du médicament de marque (MM), et, de façon assez surprenante, dans cinq cas le MG se vendait même plus cher que le MM.
Afin de mieux gérer les coûts des médicaments et de tirer profit de la reforme du prix des MG, l’administrateur du régime à décidé d’opter pour la substitution automatique des médicaments de marque avec son équivalent générique. À partir de l’expérience d’un groupe d’environ 900 participants et à l’aide de notre modèle d’estimation, nous avons déterminé le montant des frais par rapport au prix de vente du producteur (prix coûtant). Nos estimations sur les prix unitaires des producteurs de MG et l’historique de réclamations du groupe en deux étapes : la substitution automatique d’un MM prescrit par l’équivalent générique et les MG prescrits par le médecin.
Taux d’exécution des MG
Nous observons que le taux d’exécution de MG n’est que de 43 %, tandis que celui de MM est de 21 % – les MM ont été prescrits, malgré la substitution automatique. La cause du faible taux d’exécution des MG peut s’expliquer par, entre autres raisons, le fait que les médecins ne sensibilisent assez les patients, par le choix des patients ou par le manque d’éducation des employés et des régimes. Cependant, nous croyons que pour chaque 1 % d’augmentation du taux d’exécution, des économies d’environ 0,8 % à 1 % peuvent être réalisées.
Frais et honoraires des pharmacies
Nous estimons que les frais moyens perçus par les pharmacies (marge du grossiste+frais d’exécution+marge de profit+autres frais) s’élèvent à 18 $ pour les MG et à 14 $ pour les MM. Le coût moyen d’une réclamation est de 30,40 $, tandis que les frais représentent en moyenne 60 % du coût du médicament, ce qui semble un montant assez élevé. Fait intéressant, pour les réclamations de moins de 20 $ les frais représentent 82 % du prix avec une moyenne de 9,70 $. Les réclamations de 50 $ et plus engendrent des frais de 46 % seulement. Nous considérons que les frais des pharmaciens sont trop élevés et que des mesures urgentes s’imposent. À notre avis, des frais en fonction de la valeur de la réclamation assujettie à un maximum pourraient être une piste à considérer. D’ailleurs, pour chaque 1 % de réduction de frais on peut espérer entre 0,6 % et 0,8 % d’économies de coûts.
Conséquence sur les primes d’assurance maladie
Pour obtenir un modèle viable de gestion des coûts, il est nécessaire de s’attaquer aux prix de vente des médicaments, d’envisager une consommation responsable et d’exiger la participation des employés, et ce, en même temps. Mais, même avec des mesures vigoureuses en ce qui concerne le prix des MG et la mise en place d’un système de substitution par le générique, les résultats sont assez timides. D’ailleurs, ils resteront timides tant que la solution de rechange aux augmentations des coûts des régimes consistera à diminuer les coûts, à changer d’assureur ou, encore, à mettre fin au régime collectif, comme c’est souvent le cas actuellement.
Notons que, grâce à la mise en place d’un régime de substitution de MM par des MG, les économies estimées pour les prescriptions d’un MG s’élèvent à 10 %. Des cas où un MM est prescrit et remplacé par un MG génèrent des économies d’à peine 4 % à 6 %. Nous estimons que les économies totales seraient d’environ 15 %, ce qui est inférieur aux économies prévues.
Mais avant que les intervenants du marché ou le législateur n’agissent pour effectuer des changements, les participants et les administrateurs se doivent d’être mieux sensibilisés en ce qui concerne les habitudes d’achat et la consommation responsable. Ce sont des gestes à la portée de tous et il ne faut pas oublier qu’en fin du compte ce sont les régimes collectifs qui absorbent une grande partie des coûts.
Marius Balan, B.Sc. Actuariat, C.R.M., conseiller en assurance collective et gestion des risques, GIRACO Groupe Solutions
Nouhoun San Traoré, B Sc Actuariat,
Analyste actuariel
Nous tenons à remercier à Jean Thibault, Pharmacien consultant et Denis Antonelli, Conseiller en assurance collective, Groupe Conseil Antonelli Morel de leur précieuse collaboration sans laquelle l’étude de cas n’aurait pu être possible.
[1] Afin d’alléger le texte, MG = médicament générique, MM = médicament de marque, MU = médicament unique, sans équivalent générique.
[2] Source : Rapport sur les tendances en matière de médicaments, Express Scripts, 2011.
[3] Conférence de M. Pierre Marion, La Croix Bleue Médavie, Midi-Collectif, ICRA, 2011.
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Tableau 1 Tendance des coûts en 2011 et conséquence de la réforme |
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QC |
Ont. |
C.-B. |
CA |
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Coût par démandeur |
833 $ |
752 $ |
668 $ |
761 $ |
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Tendance globale 2011/2010 |
5,2 % |
-1,7 % |
-1,4 % |
0,5 % |
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Coût MG en % du MM |
25 % |
25 % |
35 % |
s/o |
|
Effet attendu MG |
-5,0 % |
-4,5 % |
-4,6 % |
s/o |
|
Effet réel MG |
0,1 % |
-3,2 % |
-3,2 % |
s/o |
La réforme des prix des médicaments génériques
Vers de nouvelles solutions?
Prenons exemple sur les États-Unis
Afin de pallier aux hausses soutenues des coûts de l’assurance-santé complémentaire, principalement dans la catégorie médicaments et soins paramédicaux, les preneurs de contrats collectifs, notamment les employeurs, sont à la recherche de stratégies efficaces. Évidemment, la méthode facile consisterait à refiler ces hausses aux employés, soit par l’usage de frais modérateurs (ex. : 5 $ par prescription), en haussant la franchise ou en réduisant le pourcentage de coassurance, les maximums couverts, ou même la contribution patronale. Il existe d’autres stratégies comme le retrait de certaines composantes de la couverture maladie, pour les remplacer par un compte de gestion santé. Il suffit de se tourner vers nos voisins du Sud, qui ont des primes d’assurance maladie environ huit à dix fois les nôtres, pour observer toute une gamme des stratégies ainsi que leurs conséquences. En effet, les assureurs et les promoteurs de régime américains ont depuis longtemps compris qu’il ne suffit pas de réduire ou restreindre les régimes pour faire baisser les coûts. Il faut également inclure des clauses dites « incitatives ». Par exemple, si une personne achète son médicament « en réseau », c’est-à-dire d’une certaine chaîne de pharmacies ou d’autres fournisseurs participants, la franchise ou la coassurance de l’employé est éliminée. Ces clauses incitatives peuvent être tantôt un « bâton », tantôt une « carotte ».
Aux États-Unis, le montant des soins médicaux payés par les employés « de leur poche » représentait, en 2011, 16,2 % des côuts totaux, selon le plus récent rapport du Health Care Cost Institute. C’est de là qu’est née la notion de « Value-based plan design », soit un régime axé sur le rapport qualité-prix des services rendus. L’idée est de donner aux employés l’incitatif de mieux « magasiner » ses fournisseurs médicaux et, par conséquent, de les éduquer à discerner un bon rapport qualité-prix. De plus en plus d’Américains savent interroger leur pharmacien, leur médecin ou autre fournisseur, afin de recevoir des solutions alternatives tout aussi efficaces, mais moins dispendieuses.
Or, au Canada, c’est justement cette notion qui manque cruellement. D’une part, les régimes d’assurance-maladie collectifs n’offrent que peu d’encouragement à demander des alternatives lors de l’achat de médicaments ou de fournitures médicales. D’autre part, les employés n’ont pas le même niveau d’éducation à comprendre les rapports qualité-prix lors d’un tel achat que lors d’un achat d’un ordinateur ou d’une automobile. Nous devrions donc, collectivement, travailler à trouver des solutions en ce sens ou bien, dans un avenir rapproché, nous atteindrons le « point de rupture », ce qui pourrait sonner le glas pour plusieurs employeurs de l’offre de régimes d’assurance collective.
Pierre Saddik, f.i.c.a, f.s.a est président de SAGE Actuaires