La complexité entourant l’administration des régimes de retraite à prestations déterminées (PD) s’accentue continuellement depuis le milieu des années 2000. L’incidence que les caisses de retraite peuvent avoir sur la situation financière des entreprises se révèle parfois dramatique et pourrait, dans certains cas, mener à la faillite. La volatilité des marchés, l’incertitude entourant les taux d’intérêt, l’émergence de nouvelles catégories d’actif, l’utilisation de stratégies de placement de plus en plus complexes, la gestion des risques ainsi que les nombreux changements législatifs rendent donc la tâche très difficile aux administrateurs de régime de retraite. Devant leur responsabilité fiduciaire très élevée et d’une réelle complexité plusieurs ne se sentent pas toujours à la hauteur.
Confronté à ce manque d’expertise, de temps et de ressources pour accomplir toutes ces tâches, comment un comité de retraite peut-il s’assurer d’atteindre ses objectifs à long terme et de maintenir une gestion efficace, à un coût raisonnable, des actifs de la caisse? Une solution à ce problème a été développée par certaines caisses de retraite aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne au début des années 2000. La gestion fiduciaire des actifs d’une caisse de retraite est donc née en Europe; ce service est maintenant offert au Canada par plusieurs cabinets de services-conseils et certains gestionnaires de portefeuille.
Gestion fiduciaire et traditionnelle
Selon la méthode traditionnelle, l’ensemble des tâches entourant la gestion des actifs incombe à l’administrateur, qui est généralement le comité de retraite. Ainsi, les objectifs de placement à long terme, la répartition de l’actif, la politique de placement, la sélection des gestionnaires, le rééquilibrage de portefeuille et les suivis se retrouvent sous l’entière responsabilité et le contrôle de l’administrateur du régime. Celui-ci va utiliser les services de divers professionnels (gestionnaires, gardiens de valeur, actuaires) pour accomplir les tâches requises. Cependant, chacun n’aura qu’un mandat bien précis et une vue limitée de l’ensemble de la situation de la caisse de retraite. Dans ces circonstances, il devient difficile pour le professionnel d’apporter beaucoup d’eau au moulin et de proposer des solutions parfaitement adaptées aux besoins du client.
Évidemment, l’administrateur pourra utiliser les services d’un conseiller en gestion d’actif qui bénéficiera d’une vision d’ensemble. Toutefois, la responsabilité de ce dernier restera quand même limitée, son rôle étant d’informer, de conseiller et d’effectuer des travaux et des analyses techniques. L’administrateur du régime prend donc les décisions relatives à la gestion de la caisse et, les deux mains sur le volant et sa ceinture bien bouclée, il espère que son conseiller en gestion d’actif lui donnera les indications appropriées.
Quant à la gestion fiduciaire, l’administrateur cède le volant à son conseiller en placement qui doit désormais prendre l’ensemble des décisions liées à la gestion des actifs en respectant les contraintes et les objectifs déterminés pour la gestion de la caisse. Son rôle ne se résume plus à simplement conseiller et exécuter certaines tâches, mais bien à mettre en œuvre les solutions et les stratégies les plus appropriées pour la caisse de retraite. Le conseiller comprend donc clairement les objectifs et utilise tous les outils à sa portée pour les atteindre. Il peut coordonner le travail et les mandats des différents intervenants en gardant à l’esprit les objectifs généraux de la caisse.
Dans cette optique, le rôle du conseiller ne se limite pas aux travaux habituels, comme la sélection des gestionnaires, le rééquilibrage des actifs ou la mesure de performance. Selon les circonstances, il deviendra responsable des changements tactiques relatifs à la répartition d’actifs, de l’ajout de stratégies alternatives, de l’utilisation de stratégies de couverture et de la mise en œuvre d’une politique de réduction des risques. La gestion de la caisse se fait de façon dynamique et holistique, tirant ainsi un meilleur profit des occasions offertes sur le marché et des circonstances particulières pouvant avoir une incidence sur le rendement de la caisse.
Par contre, il ne faut pas oublier qu’au Québec, en vertu de la Loi sur les régimes complémentaires de retraite, un comité de retraite conserve l’entière responsabilité fiduciaire entourant l’administration de son régime. Malgré le fait que la plupart des tâches et des décisions incombent au conseiller, le comité maintient son rôle de fiduciaire et doit assurer un suivi et la supervision nécessaires pour l’accomplir.
Des solutions sur mesure
Comme dans le modèle de gestion traditionnelle, le conseiller adapte ses services à sa clientèle. Dans le contexte d’une gestion fiduciaire, le niveau de délégation varie en fonction de la volonté du comité de participer à la mise en œuvre de la structure de gestion de la caisse de retraite. Puisque les membres du comité de retraite ne se rencontrent en moyenne qu’une dizaine d’heures par année, la solution consiste à déléguer, au minimum, les responsabilités de mise en œuvre et de suivi des investissements. Ceci permet de se concentrer sur une meilleure gouvernance de l’ensemble du régime et ainsi augmenter ses chances d’atteindre ses objectifs à long terme.
La gestion des risques à son meilleur
La gestion de la caisse s’appuie normalement sur une analyse de la situation du régime, de la structure du passif actuariel et du degré de tolérance au risque de l’administrateur ou du promoteur du régime. Ce travail mène à l’élaboration d’un budget de risques, d’un portefeuille de référence et de stratégies de placement. Ce travail est en général accompli de façon occasionnelle, et des suivis réguliers ne sont pas toujours effectués.
La gestion fiduciaire permet d’accomplir ce travail de façon beaucoup plus efficace. Par exemple, le conseiller pourra suivre la situation financière du régime sur une base quotidienne afin de déterminer le moment opportun pour ajouter une catégorie d’actif au portefeuille, augmenter la durée obligataire ou modifier le niveau de risque du portefeuille. Dans ce contexte, la délégation permet au conseiller en placement de saisir les occasions du marché en réagissant plus rapidement que ne le ferait le comité de retraite en pareilles circonstances. Combien de promoteurs de régime ont manqué le bateau parce qu’ils attendaient une décision du comité de retraite qui ne se réunit qu’une fois par trimestre ?
Le retour des mandats balancés ?
Nous l’avons probablement déjà oublié, mais la capacité d’un gestionnaire de mandats balancés à ajuster son exposition aux différentes catégories d’actif à court terme pouvait s’avérer une source de valeur ajoutée importante. Malheureusement, en raison de l’implantation de mandats de plus en plus spécialisés au cours des dernières années, un grand nombre de comités de retraite ont délaissé la possibilité d’ajouter de la valeur par la répartition tactique des actifs.
La gestion fiduciaire nous permet quant à elle de retrouver les avantages de cette structure de gestion qui a bien souvent été mise de côté. En effet, dans le cadre de son mandat de gestion fiduciaire, le conseiller se montre en mesure, en réponse aux conditions du marché, de modifier la répartition de l’actif de la caisse en augmentant ou réduisant l’exposition à une catégorie d’actif, sans toutefois perdre de vue les balises à long terme qui lui ont été fixées par le comité de retraite.
En conclusion, la gestion fiduciaire des actifs offre de nombreux avantages aux administrateurs de régimes et aux comités de retraite. Le conseiller à qui on délègue une bonne partie des responsabilités obtiendra une vue complète de la situation du régime, des risques, des objectifs et des préférences de l’administrateur. Grâce à son expertise, à ses ressources et à sa connaissance du marché et des différents intervenants, il gèrera plus efficacement la caisse. La mise en place de stratégies de placement s’opérera plus rapidement et ces dernières pourront tenir compte des occasions qu’offre le marché. Une bonne connaissance de l’évolution du passif actuariel et du risque inhérent au régime permettra au conseiller de mieux gérer les risques. Celui-ci assurera un suivi régulier, et des rapports détaillés seront fournis à l’administrateur du régime. La gouvernance du régime en sera ainsi améliorée.
Jean Bergeron, FSA, FICA, CFA – Associé en gestion d’actif et des risques chez Morneau Shepell
Ramy Rayes, FRM – Conseiller en gestion d’actif et des risques chez Morneau Shepell