Pour souligner son 30e anniversaire, Avantages a invité des vétérans de l’industrie de la retraite et des avantages sociaux à discuter des enjeux de leur profession avec des jeunes recrues de leur entreprise. Les premiers ont 30 ans de carrière, les seconds, 30 ans… de vie. Malgré leur différence d’âge, partagent-ils la même vision de leur travail? Pierre-Luc Trudel les a sondés.

Ce mois-ci, Anne Meloche, chef des affaires institutionnelles à Placements mondiaux Sun Life, et Alexandru Banu, chargé des relations avec la clientèle, Groupes Nationaux, Régimes collectifs de retraite à la Financière Sun Life, ont longuement discuté de l’évolution des régimes de capitalisation, et quelque peu philosophé sur la notion même de retraite.

Anne et Alexandru ont beau travailler dans la même industrie, ils y ont fait leurs premiers pas dans des contextes totalement différents. Et ont fait face à des défis qui le sont tout autant.

Anne : L’évolution la plus marquante dont j’ai été témoin au cours de ma carrière est sans aucun doute la migration des régimes à prestations déterminées (PD) vers les régimes à cotisation déterminée (CD). À mes débuts, il y a 30 ans, 99 % des régimes étaient des régimes PD. On les appelait les régimes limousines : le participant montait à bord en début de carrière, il se laissait conduire jusqu’à destination, puis on lui ouvrait la porte une fois arrivé à la retraite. Aujourd’hui, avec les régimes CD, c’est l’employé qui conduit sa voiture, et il y a de l’entretien à faire, un mode d’emploi à suivre…

Alexandru : C’est certain que les régimes PD et CD ont des philosophies totalement différentes. Dans les régimes CD, il faut amener les employés à planifier leur avenir. Le défi, c’est de combattre l’inertie. Quand un jeune décroche son premier emploi, le régime de retraite est au bas de sa liste de priorités. Il se demande plutôt s’il a assez d’argent pour partir de chez ses parents, s’acheter une auto, une maison. Dans son premier budget, c’est rare qu’on va voir un montant réservé à la cotisation au régime de retraite !

Anne : Dans les premiers régimes CD, on misait beaucoup sur la responsabilisation des employés. On pensait qu’on réussirait à les mobiliser en travaillant sur la communication. On s’est même un peu obstiné là-dessus, pour finalement réaliser que ce n’était pas la meilleure façon de tirer profit de ces régimes-là. Je dirais que ça nous a pris beaucoup de temps avant de mieux encadrer les participants et d’intégrer des automatismes, comme la hausse des cotisations en fonction des années de service et les fonds à date cible en tant qu’option de placement par défaut.

Alexandru : Je pense que nos efforts commencent à porter fruit. Les séances d’éducation financière que nous organisons chez les promoteurs sont toujours extrêmement appréciées des employés. Je crois aussi que les employeurs comprennent beaucoup mieux leurs responsabilités qu’autrefois.

Anne : En tant que fournisseur, on a encore du travail à faire pour simplifier les régimes. On doit faire en sorte que l’attention des participants soit concentrée sur ce qui est le plus important, soit le taux de cotisation.

Alexandru : On dit souvent que l’achat d’une maison est la décision financière la plus importante qu’un individu va prendre au cours de sa vie. Mais moi, si j’avais un message à livrer à un jeune participant, je lui dirais que de cotiser à un régime de retraite l’est tout autant, sinon plus. Ce n’est plus si rare de voir des gens passer une plus longue période de leur vie à la retraite que sur le marché du travail.

« On dit souvent que l’achat d’une maison est la décision financière la plus importante qu’un individu va prendre. Si j’avais un message à livrer à un jeune participant, je lui dirais que de cotiser à un régime de retraite l’est tout autant, sinon plus. »

Alexandru Banu

Dans une industrie où tout évolue si rapidement, il peut être facile de s’égarer. Pour garder le cap, Anne a toujours suivi un précieux conseil qu’elle a reçu en début de carrière.

Anne : J’ai toujours été impressionnée par ces sommités dans le domaine de la consultation qui aident les grandes entreprises à prendre des décisions fiduciaires très difficiles. Un jour, j’ai demandé conseil à l’une d’elles. Je voulais savoir comment elle en était arrivée là. Elle m’a dit : « Tu sais, Anne, c’est important de préparer des rapports exhaustifs. Mais ce qui est encore plus important dans notre travail, c’est d’écouter le client. Tu dois comprendre ses besoins, sa réalité, ses inquiétudes. » Je pense que ce conseil-là est encore plus important aujourd’hui tellement les choses bougent vite.

Alexandru : C’est vrai qu’aujourd’hui les jeunes ont beaucoup moins de patience, et c’est pourquoi l’industrie doit s’adapter, en proposant des processus d’adhésion accélérés, par exemple. Je pense que l’innovation dans les régimes CD passe beaucoup par la technologie et une offre de placement plus sophistiquée.

Anne : Si on recule d’une dizaine d’années, les régimes CD étaient loin d’être aussi bien servis que les régimes PD en matière de placement. Les catégories d’actif moins liquides ont mis un bon bout de temps avant d’arriver. Oui, on a besoin de liquidité, mais les participants ne jouent pas avec leurs placements tous les jours. Rester uniquement dans des actifs traditionnels, avec les taux d’intérêt à 2 % et les primes réduites sur les actions, ça ne fonctionne pas. Il y a aussi eu de l’évolution en matière de décaissement, mais les défis sont encore grands. Il faut déterminer les rôles. Est-ce que le décaissement doit davantage passer par les promoteurs ou bien par les assureurs ? Ce n’est pas encore clair. Certains croient que c’est par les produits qu’on va résoudre ce dilemme. Moi, je crois que c’est surtout par l’approche et l’encadrement offert aux participants qu’on va y arriver.

Nos deux collègues s’entendent pour dire que les régimes de retraite ne soulèvent pas les passions chez les jeunes. Certains d’entre eux choisissent pourtant d’y faire carrière. Mystère…

Alexandru : L’industrie est tellement vaste. Ça ne touche pas que les placements et la gestion des régimes en tant que telle. Il y a aussi des enjeux législatifs, technologiques et surtout humains. On fait en sorte que les gens actuellement sur le marché du travail ne se retrouvent pas en situation de totale incertitude à 62 ou 63 ans.

Anne : Moi, plus jeune, j’étais une trippeuse de maths. Je me suis rapidement intéressée à l’actuariat, ce qui m’a amenée à débuter ma carrière dans le domaine de la consultation en régimes de retraite. Dans les régimes PD, il y a une tonne de données à analyser, de projections actuarielles à faire. À ce moment-là, c’était vraiment ce qui me passionnait. Au fil des années, mes goûts ont évolué ! Depuis une quinzaine d’années, je suis plutôt dans les placements. C’est un domaine qui bouge vite, très dynamique. Tu arrives le matin et Dieu sait ce qui va se produire sur les marchés. Il faut toujours être sur le qui-vive.

Alexandru : Mon entrée dans l’industrie de la retraite n’était pas du tout prévue. Je me suis joint à la Financière Sun Life il y a huit ans, car j’avais de l’expérience comme chef d’équipe dans un centre d’appels. J’ai toujours eu un intérêt pour le monde financier, mais pas spécifiquement pour les régimes de retraite. C’est en arrivant ici que ça a vraiment cliqué. Ma plus grande fierté, c’est de voir comment nos actions contribuent au bien-être des gens. Quand on fait des rencontres avec les clients et que l’on constate que les employés participent davantage au régime, c’est vraiment très encourageant.

Anne : Quand j’ai assisté à la vague de conversions des régimes PD en régimes CD dans les années 2000, je dois avouer que j’étais un peu inquiète. Je savais que pour les participants, les régimes PD étaient probablement ce qu’il y avait de mieux. Mais quand j’ai senti qu’il n’y aurait pas de revirement possible, j’ai décidé que ma vocation serait de faire en sorte que les régimes CD soient les plus performants possibles pour les employés.

« Au fil des années, mes goûts ont évolué! Depuis une quinzaine d’années, je suis plutôt dans les placements. C’est un domaine qui bouge vite, très dynamique. Tu arrives le matin et Dieu sait ce qui va se produire sur les marchés. Il faut toujours être sur le qui-vive. »

Anne Meloche

Aider les employés de ses clients à planifier leur retraite, c’est une chose. Mais préparer sa propre retraite, ç’en est une autre. À ce chapitre, Alexandru n’est pas vraiment ce que l’on pourrait appeler un cordonnier mal chaussé.

Alexandru : Je me suis mis à me poser des questions sur ma propre retraite quand j’ai commencé à travailler dans le domaine. Idéalement, mon épouse et moi, on aimerait prendre notre retraite un peu avant notre 60e anniversaire. Elle est enseignante, donc elle a un régime à prestations déterminées. Ça simplifie la planification ! Ça nous donne un bon coussin, car c’est difficile de savoir ce que le marché va nous fournir comme rendement au cours des 30 prochaines années. Évidemment, on espère être suffisamment en santé pour pouvoir voyager et profiter de la vie. Cela dit, dans mon cercle d’amis, je constate un manque de compréhension des enjeux de retraite. Les 25 à 35 ans sont peu engagés envers leur régime et ne sont pas au courant de ce que leur employeur leur offre. Adhérer au régime et maximiser la cotisation de contrepartie, c’est la première étape. Mais beaucoup ne la franchissent même pas. Ça m’inquiète.

Anne : C’est la raison pour laquelle on a changé notre vocabulaire au cours des dernières années. Plutôt que de traiter uniquement de retraite, on parle de santé financière. En élargissant le spectre de la discussion, on réussit mieux à capter l’intérêt des jeunes participants. C’est très difficile de les amener à nous écouter si on parle uniquement de retraite, c’est tellement loin pour eux.

Alexandru : Les gens ont aussi tendance à sous-estimer leur espérance de vie. Ils se disent que leur retraite va durer 15 ou 20 ans. Ils ont un choc quand on leur explique qu’ils doivent plutôt planifier pour 30 ou 35 ans.

Anne : Il faut dire que les jeunes ne conçoivent plus la retraite de la même façon. Ils ont l’intention d’arrêter de travailler graduellement, et certains pensent même ne jamais cesser totalement. Honnêtement, je les vois mal faire un saut abrupt de l’emploi vers la retraite totale. Mais peut-être que je me trompe. On le saura dans quelques décennies! Toi, Alex, est-ce que tu te vois arrêter de travailler du jour au lendemain?

Alexandru : Probablement pas. J’observe le même phénomène chez les générations plus âgées. Mon père travaille présentement 60 heures par semaine, et il ne s’imagine pas prendre sa retraite. Il serait incapable de soudainement passer à zéro heure par semaine.

Anne : C’est vrai, ce changement de perception n’est pas propre à la génération Y, je le vois aussi autour de moi.

Qu’­est-ce qui fera la une d’Avantages dans 30 ans?

Anne : J’aurai passé le cap des 80 ans, ce sera ­peut-être ma lecture de chevet ! Ça concernera probablement les grands développements en intelligence artificielle, mais l’industrie a tellement changé en 30 ans, c’est presque impossible de se projeter un autre 30 ans en avant.

Alexandru : ­Moi aussi je pense que l’intelligence artificielle et les robots feront la une. Les articles parleront de la façon dont ils ont amélioré et simplifié les régimes de retraite.


• Ce texte a été publié dans l’édition de mai 2019 du magazine d’Avantages.
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